Brèves nippones #3 – Une cérémonie du thé pour la journée de la culture

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Le 3 novembre, au Japon, c’est la journée de la culture. Un jour férié à travers tout le pays pour commémorer l’anniversaire de la première constitution du Japon d’après-guerre, le 3 novembre 1946.

C’est une journée dédiée à la promotion des arts, de la culture et des disciplines académiques, et qui se traduit par de nombreuses expositions, manifestations, parades, cérémonies… Une version améliorée de nos journées du patrimoine, en quelque sorte.

Pour cette journée particulière, on était à Hiroshima, et on a eu la chance d’en profiter de plusieurs manières.

 

 

Dans les jardins de Shukkeien

Tout a commencé sous un beau ciel bleu, dans les jardins de Shukkeien. Encore un superbe jardin à la japonaise, minutieusement agencé, avec des arbres remarquablement taillés, un joli bassin plein de grosse carpes de toutes les couleurs.

 

 

C’est au cœur de ce site, magnifié par les couleurs automnales, qu’il est prévu en ce jour de la culture d’organiser des cérémonies du thé ouvertes au public.

Mais quel rapport entre un service du thé traditionnel japonais et la journée de la culture me direz-vous ?

 

Et bien au Japon, la cérémonie du thé est pratiquée comme un art traditionnel, au même titre que la calligraphie par exemple. C’est un rituel extrêmement codifié et protocolaire, exécuté par des experts qui se sont entraînés pendant de longues années, face à un public d’initiés. Totalement néophytes, la journée de la culture est pour nous une occasion idéale d’y participer, et on n’a pas manqué de la saisir.

 

On a donc acheté nos places à un groupe de dames qui avaient revêtu leur plus beau kimono pour l’occasion. Deux places numérotées pour la cérémonie de 9h00, la première des huit de la journée.

Une cérémonie très formelle, dans la pure tradition japonaise. Nous n’avons pas de photos car il n’était pas très respectueux d’en prendre à l’intérieur de la maison de thé pendant la cérémonie. Mais l’après midi nous avons pu assister à des cérémonies de thé plus informelles où nous avons pu étudier les gestes de plus près et prendre des photos à souhait. C’est donc celles-là qui vont illustrer notre article.

 

Revenons donc à cette matinée. Peu avant l’heure indiquée, on rejoint le groupe des participants. Nous sommes près de 80. Tout le monde est très élégamment habillé, de nombreuses femmes sont en kimonos et bien que l’on porte nos plus beaux habits, on fait quand même bien tâche. Encore une fois, on est les seuls étrangers.

L’organisation rigoureuse de la cérémonie démarre dès la file d’attente : on doit se ranger par ordre de numéro de ticket croissant devant la maison de thé. Et oui, c’est le Japon, il ne suffit pas juste de former une belle ligne !

 

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Puis nous entrons dans la maison de thé où se tient la cérémonie. Une très grande salle, plus d’une dizaine de tatamis. Tout le monde prend place par terre, à genoux, les fesses sur les talons : c’est le seiza, une position particulièrement inconfortable pour nous, voire quasi-impossible à exécuter pendant de longues minutes compte tenu de notre souplesse. Alors on attend debout au fond de la pièce, dans l’espoir de se voir offrir les petits tabourets destinés aux personnes âgées. Par chance, deux vieilles dames nous cèdent leur place et s’assoient à genoux devant nous. On est gênés mais elles insistent. Heureusement d’autres tabourets leur seront apportés.

 

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Pour les maîtresses de cérémonie, la position seiza est aussi de rigueur. Et leur passage dans cette position est déjà quelque chose de très joli à voir. Elles plient d’abord les jambes, puis posent les genoux au sol et enfin replient les pieds sous les fesses. Un mouvement en trois temps qui me rappelle la grâce du chameau ou du dromadaire quand il s’allonge au sol, et qui leur demande beaucoup de concentration et d’application dans son exécution. D’ailleurs, durant la cérémonie, chaque geste commence et se termine en position seiza : ouvrir ou fermer une porte, prendre un ustensile, servir le thé dans les tasses… Et au sein de la pièce où se tient la cérémonie, certains déplacements se font dans cette position. On marche sur les pieds et les genoux. Il paraît que c’est plus poli. Sinon les femmes font de tous petits pas en frottant les pieds sur le sol. Tout cela donne l’impression d’un ballet, où les maîtres du thé semblent flotter sur les tatamis. Quant aux invités, il restent assis en seiza tout le temps de la cérémonie, soit 40 minutes. Et oui, ce n’est pas à la portée de n’importe qui !

 

Il n’y a pas que les déplacements qui sont ainsi codifiés. Toute la gestuelle obéit à des règles extrêmement précises. Chaque geste, doit être exécuté dans un timing et une position données, avec l’outil adapté à chaque tâche. Par exemple, la louche qui sert à remplir les bols subit différentes inclinaisons à 45° pour être remplie, puis déversée, puis reposée. L’exécution est telle qu’on dirait presque de la robotique : tous les mouvements sont saccadés et les séquences rigoureusement identiques. Notre moment préféré : pour reposer la louche en bambou sur le pot en fer, la maîtresse de cérémonie pose son index au sol et laisse glisser le manche délicatement vers le sol. Quelle grâce !

 

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D’abord la maitresse de cérémonie nous invite à admirer une calligraphie accrochée au mur et une composition florale disposée dans une alcove. Chacun semble apprécier la beauté de ces éléments car nous voyons les têtes acquiescer doucement.

 

Puis vient le moment où l’on est servis. Là, nos voisines nous prennent sous leurs ailes pour nous expliquer les codes. Car être invité à une cérémonie de thé, cela s’apprend aussi. Par chance, l’une d’entre elles, Yasuyo, parle un peu le français.

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On reçoit d’abord un wagashi, une friandise molle à base de pâte de haricot, qu’il faut prendre délicatement dans le plat avec des baguettes, poser sur un papier spécial (kaishi) réservé à cet effet et découper avec un petit pique en bois. Bien sûr, chaque invité aura, au préalable, pris soin d’amener son propre papier dans une jolie pochette décorée et son pique personnel. Sauf nous. Mais nos voisines sont sympas et nous dépannent spontanément.

 

Même la découpe de la friandise semble codifiée. Il faut d’abord couper le wagashi en deux avec le pique en bois, puis une des moitiés en deux, manger les deux premiers morceaux, avant de découper la deuxième moitié en deux et de la manger.

 

Puis on nous sert le bol de thé.

Dans la cérémonie casual nous devions d’ailleurs agrémenter notre thé nous-mêmes. L’occasion de découvrir de nouveaux ustensiles. Il faut dire qu’il y en a d’innombrables, dédiés à une tâche précise, qui varient en fonction du type de cérémonie, de la saison, du prestige des invités, etc. Ainsi nous avons pu utiliser un fouet à thé (chasen) pour ajouter du sel, des baguettes pour les algues et une cuillère en bois pour les haricots sucrés, chacun ayant un mode opératoire qui lui est propre. Notons au passage qu’ils mettent quand même des trucs franchement bizarres dans leur thé !

 

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Le bol de thé nous est présenté par sa face avant, censée être la plus belle. Il faut alors le tourner d’environ un quart de tour dans le sens horaire pour ne pas boire à cet endroit. Pour ce faire, on tient la tasse dans la paume de la main gauche et on effectue la rotation avec la main droite, qui tient la tasse sur le côté. Puis on la porte au niveau de son visage, en effectuant une petite inclination de la tête, comme pour saluer. Et toujours en tenant le bol avec la main gauche en dessous et la main droite sur le côté.

Le thé, pourtant très chaud, doit être bu en 3 ou 4 gorgées. Il faut bien veiller à rester silencieux quand on boit, bien qu’il soit brûlant. Sauf pour la dernière gorgée, où il est de bon ton de faire un petit bruit de succion. Une manière d’indiquer que la boisson était délicieuse, ce qui, soit dit en passant, n’était pas forcément vrai… Surtout la version thé salé.

Après avoir bu, on nettoie la zone où on a posé ses lèvres avec deux doigts de sa main droite, puis on refait tourner le bol dans le sens antihoraire cette fois pour ramener le bol dans la même position que celle dans laquelle il nous a été donné. On prend alors un temps pour l’admirer sous divers angles. Car le bol à thé (chawan) est la pièce centrale de la cérémonie. Chaque bol est différent, les meilleurs sont fait à la main avec un design épuré et nos voisines semblent apprécier.

Il y a aussi diverses salutations à effectuer envers ses voisins et la maitresse de cérémonie et certaines paroles à prononcer à des moments précis de la cérémonie, mais nous avons du mal à suivre.

 

A la fin de la cérémonie, les invités peuvent enfin se lever. Chacun va alors admirer les divers ustensiles utilisés pour la préparation du thé, le foyer, la calligraphie, la composition florale.

Tout cela est bien sûr d’un raffinement exquis. Mais tellement étrange, presque excessif. « Quelle est belle votre louche en bambou ! » . Les subtilités de cet art nous dépassent. Il nous est difficile de comprendre tous ces gestes, ce qui fait partie du code ou ce qui est propre à notre cérémonie et donc sujet à admiration.

 

Il n’en demeure pas moins que la cérémonie du thé est quelque chose de beau à voir. C’était même pour nous comme une invitation au calme, à l’apaisement, à la contemplation. Un moment hors du temps, bien plus précieux pour ses gestes, ses codes, son esthétique globale que pour le plaisir de boire du thé ! La boisson en elle-même semble d’ailleurs être plus un prétexte au cérémonial que l’objet de la dégustation.

 

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Yasuyo

201511 - Japon - 0148Une fois revenus sur Terre, on retrouve Yasuyo, la dame qui nous avait conseillé en français pendant la cérémonie. Elle souhaite passer un peu de temps avec nous pour pratiquer son français qu’elle a trop rarement l’occasion d’utiliser. Bien sûr nous sommes ravis. Vêtue de son kimono et de ses sandales traditionnelles en bois, elle nous emmène non loin de là, vers un temple tout près du château d’Hiroshima.

 

En ce jour spécial s’y tient une fête pour les enfants, le shichi-go-san. Mais attention, une fête seulement pour les filles de 3 et 7 ans et les garçons de 5 ans. Ces âges sont en effet des passages symboliques pour les enfants, associés à des rituels forts. A 3 ans, les petites filles peuvent enfin être coiffées du chignon traditionnel. Et à 7 ans, elles revêtent pour la première fois la ceinture traditionnelle qui ferme le kimono, au lieu d’une simple corde. Pour les garçons, c’est à l’âge de 5 ans que l’on porte pour la première fois le hakama, ce pantalon de cérémonie très large.

A ces occasions, les familles vont au temple pour emmener les jeunes enfants dans un sanctuaire religieux. Et bien sûr ils prennent beaucoup de photos des petits dans leur magnifique tenue traditionnelle.

 

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Les enfants reçoivent des chitose ame, des bonbons longs et minces de couleur rouge et blanche, en forme de cierge. Ces bonbons sont symboles d’une croissance et d’une longévité saine. En quittant le temple, le vendeur de chitose ame nous rattrape et nous en offre deux. Yasuyo nous explique qu’il veut nous souhaiter ainsi longévité ! Quelle gentillesse ces Japonais !

 

Pour finir, Yasuyo nous emmène au Parc de la Paix, un grand espace destiné à célébrer la paix et à demander la destruction de toutes les armes atomiques de la planète, suite au terrible bombardement du 6 août 1945. Nous en reparlerons, bien entendu.

Dans ce parc, la paix est notamment symbolisée par des milliers de grues de papier, en origami. Yasuyo décide d’en confectionner une, avec une belle dextérité. Puis nous l’offre. Un nouveau joli et symbolique cadeau, avant de nous quitter dans ce lieu chargé d’histoire.

Alors, merci Yasuyo. On a été ravis de vous rencontrer. Vous avez donné une teinte particulière à notre journée de la culture à Hiroshima !

 

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