Karma, yoga et potage

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Puisqu’on n’était pas sûrs de notre capacité à supporter le choc culturel indien, on a décidé de couper notre voyage en deux en faisant du volontariat pendant la deuxième moitié.

Après avoir découvert la vie à la ferme au Costa Rica et travaillé dans un vignoble en Argentine on voulait là aussi chercher une activité en rapport avec la culture locale. Malheureusement on n’a pas trouvé grand-chose autour de la cuisine, à part quelques séances de jardinage dans des fermes locales.

« Et si on allait faire une retraite spirituelle, du yoga, des massages ayurvédiques ou un truc du genre ? »

Quelques recherches et échanges de mails plus tard, nous voici débarquant d’un bus poussiéreux à Panchla Siddah devant l’ashram de Shri Jasnath.

 

 

A première vue

Panchla Siddah est un petit village de moins de 3000 habitants, perdu au cœur du Rajasthan. L’ashram se situe dans un ancien fort construit au 16ème siècle par le roi d’Udaipur. Il se tient là, majestueux, avec ses grands murs blancs et ses tourelles rondes.

 

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Mais ce qui choque le plus lorsqu’on entre dans l’enceinte extérieure des lieux et qu’on découvre au loin la silhouette du château, c’est d’abord cette grande cour de sable parfaitement immaculée et ces arbres verts.

On est en Inde là ? On est vraiment au milieu du désert ?

Dès lors, on sait qu’on est rentré dans un lieu spécial.

 

Il faut dire que nous, on n’y connait rien ou presque en hindouisme, en yoga, en spiritualité. Alors on arrive dans ce lieu avec le regard naïf et avide de connaissance d’un enfant.

 

Shri Jasnath est le gourou fondateur de cette branche spirituelle.

Loin de la connotation négative du mot gourou en français, cela signifie ici simplement « professeur », celui qui délivre un enseignement.

Et ce professeur était particulièrement sensible aux notions écologiques. Il y a 500 ans, ce terme n’existait surement pas encore en Europe, mais Jasnath croyait que les arbres avaient une vibration spirituelle qui aidait l’ensemble de l’écosystème. Entre autres, Jasnath s’est donc efforcé de faire replanter des arbres dans le désert. Ces quelques espèces capables de supporter l’aridité offraient surtout de l’ombre et de la nourriture pour les animaux et des remèdes pour les hommes tout en aidant à la préservation des sols.

 

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Surajnath Siddh, que tout le monde ici appelle simplement mais respectueusement Guruji, est le 12e et actuel gourou de l’ashram. Il porte toujours une attention très particulière à l’environnement, à l’équilibre entre l’homme et la nature et s’attèle à préserver les beautés et les ressources des communautés vivant dans le désert de Thar et même au-delà, tout en dispensant son enseignement spirituel.

 

Et nous, on vient ici pendant 15 jours pour faire du Karma Yoga, comprendre par-là « travailler sans attendre quelque chose en retour » . Du volontariat en somme.

 

Nous arrivons un dimanche, le flou règne : la responsable du programme est malade, son bras droit ne va pas beaucoup mieux et les autres volontaires sont en vadrouille, bref on est un peu perdus. Vivement demain que nos journées bien organisées commencent.

Car ici la vie est réglée comme du papier à musique.

 

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6h-7h : Cours de yoga

Yoga est un terme sanskrit qui désigne un ensemble de pratiques visant la fusion du corps et de l’esprit vers l’unité et la paix intérieure. Wikipedia.

 

5h40, le réveil sonne, ça pique. Dehors il fait encore bien noir. Je suis seule dans mon dortoir. A côté ça s’anime. Benoît partage sa chambre avec Rufus de Londres, Josue de Basse-Californie (Mexique) et Fernando de Madrid. Il y a aussi un couple de volontaires allemands, Daniel et Louise qui ont une chambre pour eux et leur fille de 3 ans Matilda.

Ce matin c’est Rufus qui nous donne un cours d’Astanga yoga. Il nous annonce qu’on va se focaliser sur le pranayama avec seulement quelques asana très simples.

Bien.

On n’a rien compris.

Pour nous le yoga c’est une première, une grande première. On n’a même pas le vernis linguistique de base.

On comprend vite que le yoga c’est très complexe. Et que ce qu’on appelle « yoga » dans le langage populaire, c’est-à-dire « faire des mouvements lents pour passer d’une position qui a l’air bien technique à une position qui a l’air bien inconfortable » n’est qu’une grosse vulgarisation d’un tout petit bout émergé de l’iceberg yogique.

 

 

 

Alors on commence à défaire la pelote par un bout, le pranayama.

Pranayama est la discipline du souffle au travers de la connaissance et le contrôle du prana, l’énergie vitale universelle.

On a du mal à intégrer les concepts d’énergie vitale dans nos exercices mais on se concentre sur les instructions de Rufus et on essaye d’apprendre à respirer. Longuement, très longuement. On se rend compte qu’autour de nous ceux qui pratiquent le yoga depuis un moment ont une capacité respiratoire impressionnante. Ils retiennent leur souffle sans sourciller, expirent pendant des secondes interminables, font un bruit de machine quand ils inspirent. Nous on essaye juste de suivre. Et de ne pas suffoquer. Il y a trop de choses qui se bousculent dans nos têtes.

Après une heure à inspirer par une narine, expirer par l’autre, bloquer sa respiration, forcer son expiration et autres exercices qu’on n’auraient pas soupçonnés, les 5 minutes de méditation sont bienvenues. Bon il s’agit plus de relaxation que de méditation, on ne sait même pas concrètement comment méditer. Mais on est allongé et on essaye de se laisser aller, d’arrêter de penser aux exercices et de ressentir ce que cette séance nous a apporté.

Et soyons honnête, la réponse pour cette première séance est : rien. Non pas que nous ne ressentons rien, mais au contraire il y a trop de choses qui se bousculent dans nos têtes – et surtout beaucoup trop de questions qu’on ne sait même pas formuler – pour en retirer un quelconque bienfait.

 

 

7h30 : Petit déjeuner

Guruji est là ! C’est la première fois que nous le voyons, la veille il était lui aussi souffrant et n’était pas venu pour le dîner.

Il est beau avec ses cheveux noirs mi longs et légèrement ondulés qui tranchent avec ses vêtements couleur safran, la couleur de la spiritualité en Inde et de ceux qui ont renoncé à un monde de richesse.

 

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On va se présenter. Je suis toute intimidée. Après tout c’est un gourou.

Est-ce qu’on peut parler comme ça, directement à un gourou ? Est-ce qu’on doit se courber, lui serrer la main, s’agenouiller, ramper ?

Et puis je me rend compte que tout le monde le salue avec un mélange de simplicité et de respect. Pas besoin d’en faire des tonnes, Guruji est avant tout un être humain. Un être humain qui vient prendre son petit déjeuner, comme nous.

Au final nous n’aurons que très peu l’occasion de discuter réellement avec Guruji, mais nous l’aurons toujours vu avec le sourire, écoutant chacun avec patience et parlant calmement. Avec nous il s’exprimait dans un très bon anglais, twisté par cette petite pointe d’accent indien.

Choisi alors même qu’il n’avait que 6 ans, il consacre sa vie aux autres et à transmettre l’enseignement des gourous de sa lignée et son regard s’en trouve empreint d’une grande bienveillance comme d’une grande détermination.

 

Passées les premières émotions de la rencontre, on se lance dans le petit déj. Il est composé ce matin d’un porridge et d’un fruit, accompagnés par du chaï – mmmhhhhh du chaï – à volonté.

Au fil des jours on alternera entre le porridge sucré, notre préféré, le porridge vert fait de diverses lentilles, plutôt salé et pas très bon et du poha, des flocons de riz écrasé cuits dans du curcuma, un peu sec.

De quoi faire le plein d’énergie pour les heures à venir.

 

 

9h-12h : Karma Yoga

Shree est la directrice des programmes de yoga. Elle est américaine mais vit dans l’ashram depuis 2013, où elle a trouvé un rythme de vie qui lui convient, plus proche de la nature et des valeurs humaines. Elle a été initiée par Guruji et peut désormais porter elle aussi la couleur safran. Elle est surtout le lien entre l’Inde et l’Occident. Connaissant très bien l’histoire et la culture des lieux mais aussi la nôtre, elle comprend nos désarrois face à certaines des situations invraisemblables que seule l’Inde peut inventer. Et nous accueille, oriente, conseille avec un sourire et un enthousiasme sans faille.

Elle organise les différents évènements et retraites de l’ashram et est spécialisée dans la thérapie par le yoga. Entre autres elle gère donc le programme de Karma Yoga, où en échange de 6h de travail par jour nous avons droit au gîte et au couvert et pouvons aussi bénéficier des ressources de l’ashram (bibliothèque, soins ayurvédiques…). Et pour quelques mois elle travaille avec Nicola, naturopathe qui apporte son savoir-faire à l’ashram.

Les deux filles nous donnent ainsi chaque matin la liste des tâches du jour que nous pouvons choisir librement.

 

Pour ce premier jour, je me lance dans la cuisine pendant que Benoît part au jardin.

Nanuji, la plus ancienne de la cuisine, me voit arriver. Elle trépigne de joie. Elle ne parle pas anglais mais me montre l’arrière salle et je comprends que l’immense tas de vaisselle à faire à même le sol, c’est pour moi. Et que ça, ça lui fait vraiment plaisir.

Finalement la vaisselle deviendra ma tâche préférée de la cuisine. Moi qui n’aime pas du tout cela à la maison et qui laisse généralement ce plaisir aux mains de Benoit. Là nous sommes assis sur un petit tabouret à 15cm du sol, on remonte le bas du pantalon (oulala !) et on frotte. C’est finalement confortable.

 

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Ce qui n’est pas le cas de la tâche qui m’attend ensuite…

Car ensuite il faut balayer les sols de la cuisine, de quelques petites salles et surtout de l’immense salle à manger. Et pour ça on utilise un balai local, comprendre un balai avec un manche de seulement 50cm et fait de fines tiges végétales, qui nous oblige à être courbé en deux pour le manier.

« – Shree, on ne pourrait pas acheter des balais avec un manche, ce serait quand même plus facile ?!

– Je sais ! J’en ai ramené des US la dernière fois que je suis rentrée. Eh bien les dames ont coupé le manche pour le raccourcir !

– … »

Only in India…

 

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Après une heure de balayage et le dos cassé, on s’attelle maintenant au récurage. Plus facile pour le dos, mais interminable pour le mental. Le lent passage d’une serpillière imbibée de nettoyant, puis d’une serpillière pour rincer sur les 400m2 de carrelage blanc nous laisse du temps pour réfléchir.

Oups il est déjà 11h45, il faut encore préparer le comptoir et la vaisselle pour le buffet du déjeuner, préparer une belle salade venue du jardin, installer la salle à manger…

Bref je n’ai pas eu le temps d’aider en cuisine ni même de voir ce qu’ils étaient en train de préparer.

Et dire que cette après-midi il y a un nouveau shift cuisine qui va refaire la même chose !

 

Quant à Benoît, au jardin avec Josue, Rufus et Fernando, il a creusé un lit pour pouvoir planter plus tard quelques plantes aromatiques. Il faut dire qu’à côté du fort, l’ashram possède un magnifique jardin rempli de divers légumes, de fleurs comestibles, d’aromates et de plantes médicinales. Un régal pour les yeux et le palais. Surtout qu’on rappelle qu’on est en plein désert aride.

 

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12h : Déjeuner

Mais c’est l’heure de manger. On prépare « la table ». Plus exactement on met de longs tapis par terre pour former un U. On mangera assis en tailleur. On installe aussi une petite table à chacun, de 15cm de haut. On y dispose un plateau, deux bols et un verre, le tout en métal. Et parce qu’on n’est pas tous très doués avec nos mains on a en général une cuillère pour les mets les plus liquides.

 

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Papu est le chef de la cuisine, assisté de Jagdish et quelques cuisinières. Pendant la matinée ils nous ont concocté de délicieux plats lacto-végétariens.

Ici pas de viande évidemment, il est interdit de faire le moindre mal à tout animal dans l’ashram. Par contre ils utilisent le lait de vache pour faire du yaourt et bien sûr pour le chaï. Et puis le ghee, du beurre clarifié dont ils raffolent et ajoutent sur leurs pains et plats en quantité assez hallucinante.

Les légumes proviennent pour une petite part du jardin, mais il n’est pas assez fourni pour nourrir tout le monde, donc la plupart est achetée dans des fermes alentours. Que du local.

Et c’est là que la magie démarre. Papu et Jagdish nous concoctent des plats extrêmement équilibrés avec quelques légumes, des épices, des pois, des féculents… Quand on voit le peu de légumes entassés dans un coin et ce qu’ils arrivent à cuisiner, on est vraiment impressionné.

C’est coloré, c’est inventif, c’est nourrissant et surtout c’est très bon !

 

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Les plats sont servis dans de grandes marmites posées sur un comptoir. Quelques volontaires font le service pour les autres qui restent assis. On a en général deux plats différents, un autre à base de yaourt et une salade avec des produits du jardin.

Le tout est accompagné de deux types de galettes qui viennent d’être cuites sur le feu en cuisine : des chapatis et une galette de millet très compacte. Qu’on asperge – allègrement les premiers jours et bien moins ensuite – de ghee pour donner du goût et parce que c’est bon pour la santé nous dit-on. Enfin c’est quand même bien gras…

Mais tous ces plats ne sont pas réalisés au hasard, ils savent marier les saveurs dans la tradition ayurvédique pour concocter des repas équilibrés mais nourrissants, bons mais surtout bons pour la santé.

 

Avant de se lancer dans le repas, on récite une prière chantée.

Om Ann Pate

Annasya Ne Dehy

Anamiwasya Sushminah

Pra Pra Dataram

Tarish Urjam No Dhehi

Dwipade Chatushpade

(Yajurved 11/83)

 

« O God the giver of food ! May You provide us with healthy and energy producing food. Grant happiness to those that give food in charity. May this food provide energy to all living beings. »

 

L’équivalent de ce que les Japonais ont très bien résumé dans leur itadakimasu.

 

Pendant le repas, chacun discute avec ces voisins, l’ambiance est détendue, que Guruji soit là ou non. Régulièrement quelqu’un se lève pour resservir tel ou tel plat à tout le monde si bien que les premiers jours on mange trop tellement c’est bon.

 

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Les gens qui vivent à l’ashram, les ouvriers qui y travaillent et également les gens de passage qui viennent se recueillir ou rencontrer Guruji ont aussi droit au repas. Les gens entrent dans la salle, saluent Guruji, prennent une petite table en bois et un sac de jute et vont s’asseoir un peu plus loin. Quelqu’un vient les servir. Il n’y a plus de différence entre le prêtre, le gardien, le cuisinier, l’ouvrier, le riche donateur, tout le monde est servi ou peut servir les autres. Seul Guruji a le privilège de ne jamais devoir servir ni laver son plateau.

Car quand le repas est terminé, chacun va reposer sa table et son sac de jute sur la pile et nettoyer son plateau. C’est simple, c’est efficace, c’est des heures de gagnées pour l’équipe de cuisine. Car le plus souvent ils ne sont que 3 ou 4 pour nourrir tout l’ashram, ce qui semble représenter rapidement 50 personnes.

 

 

14h-17h : Karma Yoga

Après une bonne heure de repos, qu’on a en général utilisée pour prendre sa douche ou papoter avec les autres volontaires, il est temps de reprendre le travail.

Les tâches sont plus ou moins variées mais majoritairement basiques : laver les toilettes et douches, balayer les feuilles dans la cour (c’était donc ça le secret de cette cour immaculée…), balayer les terrasses, les temples, ramasser de la menthe, la laver et faire sécher sur le toit, quelques petites tâches pour aider au centre de soins ou parfois des tâches plus artistiques comme créer des sacs en papier décorés pour mettre du thé…

 

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Et puis il y a eu le compost. La mascarade du compost.

Nicola essaye d’introduire petit à petit la notion de compost dans l’ashram pour fertiliser le jardin. Ça commence par trier les déchets pour récupérer les éléments organiques qui pourront être utilisés. Pour l’instant on retrouve dans le tas destiné au compost des déchets plastiques, des tongs, des piles… Bref il y a encore à faire…

 

Ensuite il faut rassembler ces déchets organiques dans un endroit où il pourra se décomposer avec un peu d’oxygène.

Et ça parait-il que c’est mal fait. Du moins c’est Josue qui le dit et qui clame son savoir-faire en la matière. Alors le premier jour c’est à 4 qu’ils se retrouveront autour du compost pour voir ce qu’il en était. Jusqu’à ce que chef Josue s’exclame : « C’est trop mal fait ce truc, on n’en fera rien. Fuck it. » et qu’ils aillent prendre un chaï en cuisine.

Chaque jour il changera de stratégie pour créer son compost, avançant de nouveaux avantages. Chaque soir il expliquera pourquoi il n’a pas pu finir ce qu’il avait avancé le matin.

Enfin il faut dire que le shift jardin c’est surtout des pauses, et ses deux acolytes ne sont pas en reste. Parce que « Fuck it man, it’s a hard job and it’s very hot out there, let’s take a break ! ».

 

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Bref au bout de quelques jours Benoît n’en peut plus et évitera désormais les tâches de groupe dans le jardin. De notre point de vue cette flemmardise aigüe pour les tâches à faire a vraiment gâché l’ambiance du groupe. On est là, accueillis dans un endroit incroyable où on s’est engagé à travailler en échange de notre hébergement et de ces délicieux repas, et on voit la moitié du groupe augmenter en temps et en nombre les pauses, choisir les tâches où ils pourront glander et clamer qu’il faut plus d’un jour pour les faire. Et à côté de ça, les autres font les tâches incompressibles à la cuisine ou nettoient les chiottes.

On sent bien que Shree et Nicola se rendent comptent de la situation mais ont baissé les bras, débordées par la préparation d’événements à venir.

« Tu sais, il y a quelques mois, il y a une personne qui a refusé de travailler, arguant que c’était trop dur. On lui a demandé alors de partir. Eh bien il s’est enfermé dans sa chambre la journée et n’apparaissait que pour les repas. Qu’est-ce qu’on pouvait faire ? On n’allait pas le faire sortir de force, ici on ne pratique pas la violence. »

On est resté bouche-bée. Avec Benoît on a vraiment halluciné sur le non-respect de ces gens qui viennent soi-disant chercher plus de spiritualité ici en Inde, qui clament les bienfaits du yoga – et des psychotropes – qui veulent un monde meilleur loin de cette société pervertie mais qui viennent sans scrupule manger et dormir à l’œil profitant de la gentillesse de ces communautés qui n’ont rien mais donnent tout.

 

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17h-18h : Cours de yoga

Quand on aime, on ne compte pas, alors c’est reparti pour une deuxième séance quotidienne de yoga. Si le matin on a parfois eu droit à des cours animés par Guruji ou Shree, le soir c’est les volontaires qui font les cours. Mais surtout l’avantage c’est qu’on a pu voir différents styles de yoga, différentes façon d’enseigner.

 

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Avec Rufus, focalisé sur la respiration et les bonnes postures pour ne pas se faire mal au dos, ainsi que son incroyable mouvement aidant à la digestion où il fait tourner ses intestins dans un mouvement rappelant une vague.

Avec Guruji, très pédagogique sur ses cours de Hatha Yoga, des asanas (postures) assez lents.

Avec Shree et ses cours de Vinyasa Yoga, des enchainements de postures synchronisées avec la respiration, où on retrouve son passé de danseuse. Ou bien ses cours de Yoga Therapy où on a par exemple fait une séance de travail autour des yeux.

Avec Alexa et sa voix douce, pour des asanas plutôt lents.

Avec Sarah et son Hatha Flow, assez proche du Vinyasa mais avec, chez elle, une approche plus physique que dansée dans l’enchainement des mouvements.

Avec Daniel et ses cours parfois en allemand de Kundalini Yoga. Une pratique basée sur la maîtrise d’une énergie primordiale qui évolue le long de notre colonne vertébrale. Des exercices mêlant pranayama (techniques de souffle), asana (postures), et récitation de mantra. Et en particulier le « sat / nam » dont la répétition à chaque inspiration /expiration non seulement aide à la concentration de l’esprit mais aussi provoque des vibrations particulières aidant l’énergie à se déplacer et certains muscles à se contracter. Enfin en très simplifié, car tout cela est à la fois bien plus mystique car issu de textes sacrés et bien plus concret car basé sur des observations physiques. J’ai quand même eu du mal à accepter ce côté mystique qui ne me parle pas du tout, mais c’était mon cours préféré où j’avais l’impression de voir les choses évoluer.

 

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Car oui, on a quand même eu l’impression de progresser, un peu, en souplesse, en compréhension des mouvements, en salutation du soleil, en technique de respiration, en relaxation… De là à dire « en maîtrise de notre énergie » , n’exagérons rien ! De là à dire que nous aurons le courage / volonté / envie de faire du yoga régulièrement en rentrant en France, on n’en est pas là non plus. Mais un jour, peut-être. Pourquoi pas.

 

 

18h30 : Diner

Vite, vite, pas le temps de se poser après la séance de yoga, il faut aller installer la salle à manger pour le repas.

Le cérémonial, comme la structure du menu sont similaires au déjeuner et l’ambiance est toujours bonne.

Et comme au déjeuner on ne participe pas à l’élaboration des repas, ce qui nous aurait pourtant bien plu évidemment.

Mais avec Benoît on a réussi à feinter et à s’incruster dans la cuisine le soir avec autre chose qu’un balai ou une éponge.

On est allé… faire du potage !

Pour le petit déjeuner du lendemain…

 

Shree et Nicola sont un peu lasses des petits déjeuners au porridge ou aux flocons de riz plutôt secs. Elles ont envie de soupe ! Soit. Et elles nous proposent d’en cuisiner en laissant libre court à notre imagination. Seule consigne : pas d’épices « indiennes », du genre cumin, curry, paprika… Quelque chose qui change de goût de ce qu’on nous sert habituellement.

 

 

Passée l’incongruité de manger de la soupe au petit déj, nous on est ravi de pouvoir cuisiner. Ce qui n’est pas vraiment de l’avis des deux chefs cuistots. Et les premiers soirs on sent bien qu’ils n’ont pas très envie de nous voir rôder dans leur cuisine. C’est vrai qu’elle est bien rangée leur cuisine et qu’ils accordent une très grande importance à l’hygiène.

« Ici il y a beaucoup de monde qui vient manger et si quelqu’un tombe malade on serait très triste. C’est notre responsabilité, on doit être très vigilent. Si par exemple quelqu’un met son doigt dans un plat pour goûter, il n’aura plus jamais le droit de toucher autre chose qu’un épluche-légumes ».

Oui oui on est bien en Inde et à l’antipode des idées reçues qu’on pourrait avoir sur leur façon de cuisiner.

A force de patience, de respect et de discussions, ils ont fini par nous accepter et nous avons passés de bons moments le soir à touiller la soupe en leur compagnie.

 

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19h30 : Puja

Le Puja est un rite d’offrande et d’adoration.

Le son des tambours retentit et il faut abandonner la préparation de notre potage pour nous rendre au puja. Les gens de la cuisine sont déjà partis, ce rituel quotidien leur tient particulièrement à cœur. En l’absence de Guruji, c’est même Jagdish qui l’anime de temps en temps.

On se rend au temple, le cœur de l’Ashram. C’est là que sont enterrés tous les anciens gourous et la journée beaucoup de gens extérieurs à l’ashram viennent s’y recueillir. Le soir, des tapis ont été installés et on s’y assoit. Les hommes à droite, les femmes à gauche, voilées. Je ne saurai jamais vraiment pourquoi. Les gens qui vivent dans l’ashram sont là, des visiteurs aussi parfois.

 

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Au premier rang, Guruji joue du tambour, accompagné d’un ou deux autres avec de petites cymbales ou un gros coquillage.

Naranathji, son frère ainé, officie. Il fait brûler du ghee, de la noix de coco et de la bouse de vache séchée, et va répandre les fumées devant les tombes des anciens gourous et les temples dédiés aux divinités, tout en récitant des mantras.

Pendant ce temps, Guruji enchaine les kirtan (chansons) et tous le suivent. Les chansons sont lancinantes, rythmées, répétitives. Parfois un homme se lève et danse, spontanément. Puis Guruji nous invite à participer selon notre envie. Rufus qui excelle au chant et à la guitare enchaîne avec une chanson qu’il improvise. Et quand Daniel amène son harmonium et Louise son violon dont elle se sert comme d’un violoncelle, alors on obtient pour mes oreilles une harmonie délicieuse, mélange de mysticisme millénaire indien et de sonorités occidentales. J’adore.

 

Parfois Guruji est sous le charme d’une musique que les volontaires créent, alors il sort son téléphone, dans cet endroit si sacré, bataille avec ses applications, fini par demander de l’aide à Shree, qui lance le microphone pour enregistrer. Moi je suis surprise, mais ici cela ne choque personne. En Inde, il y a toutes ces règles de dévotion, de respect, de lieux saints et puis il y a aussi ce naturel et ce « je fais ce que je veux où je veux » qui créent parfois des situations cocasses.

 

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20h30 : Satsang

Le satsang est une assemblée qui se constitue autour d’un gourou pour un moment de discussion, de silence ou de méditation.

Quelques minutes pour poser nos questions, on en a tellement. Mais en même temps on ne sait pas vraiment comment exprimer toutes ces interrogations devant ce nouveau monde de spiritualité. Comment appréhender l’hindouisme, le yoga, la philosophie de l’ashram et tout le subtil vocabulaire associé en si peu de temps ?

 

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Les uns et les autres étant pas mal occupés, ce n’est finalement que le dernier soir que nous aurons pu profiter d’un satsang avec Guruji. Qui plus est, juste avec nous deux. Difficile de lancer la première question, en essayant de ne pas paraître trop ignare. Mais Guruji aura eu la patience et la gentillesse de nous entretenir pendant une heure sur sa vie et son univers spirituel. Une discussion fort intéressante, empreinte d’une grande sagesse mais en même temps d’un vrai réalisme. On sent que Guruji est résolument ancré dans le 21ème siècle, et prône une vie saine et spirituelle mais intégrée à la société d’aujourd’hui.

 

 

22h : Extinction des feux

Mais il est déjà 22h, on a juste fini de nettoyer la marmite de la soupe et il faut déjà aller se coucher.

On se retourne sur la journée qui vient de s’écouler et on se rend surtout compte qu’on n’a pas eu une minute pour soi !

 

 

Aujourd’hui c’est Holi

La Holi, parfois appelée fête des couleurs, ou, Phalgunotsava, est une fête de l’hindouisme célébrée vers l’équinoxe de printemps, à la pleine lune du mois indien de Phalguna.

 

Ce matin c’est différent, c’est Holi.

Alors après la séance de yoga matinale et le petit déjeuner on retrouve les enfants du village dans la cour. Ils ont apporté des poudres de couleur et lancent une joyeuse bataille.

 

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Volontaires et enfants s’en donnent à cœur joie, alors que les adultes se sont rassemblés autour de Guruji dans le temple pour une grande séance de Satsang.

Alors ici ce n’est pas la grande fête décadente de Pushkar, pas de techno sortie d’énormes sound systems ni de psychotropes, pas de milliers de personnes entassées dans la rue ou dansant sur les rooftops. Ici c’est notre petite fête entre nous. Pleine de joie, de rire et de bienveillance. Et les enfants sont ravis de se jouer de nous. Et nous sommes ravis de courir après eux. Et Dungar Baba, le prêtre, est ravi d’être multicolore.

 

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Et nous sommes tous si heureux de voir tant de couleurs tomber du ciel.

 

 

 

Ah mais c’est ça le Karma Yoga ! Bilan et réflexions

Puisqu’il souhaitait faire autre chose que glander dans le jardin avec ses compagnons de chambrée, Benoît s’est souvent retrouver à balayer la cour. On parle d’une cour en sable, immense, où il faut enlever les feuilles tombées des arbres. Autant dire que c’est un travail digne de Sisyphe et que chaque jour on retrouve autant de nouvelles feuilles à ramasser et autant de grains de sable soufflés sur les pavés que la veille. Et puis il y a aussi les déchets jetés là par les gens qui viennent prier dans l’ashram et rencontrer Guruji. Petit à petit Benoit sent une révolte intérieure gronder.

Mais quel travail ingrat ! Rien n’est fait pour que les choses changent. C’est une tâche inintéressante, pharaonique, infinie.

 

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C’est vrai qu’il n’y a pas de poubelle dans la cour, ni de panneau rappelant de ne pas jeter ses déchets.

Et puis il n’est pas seul à balayer. Au petit matin, on peut entendre le bruissement des balais sur les pavés de l’entrée. Des femmes sont pliées en deux et enlèvent – plus exactement repoussent dans la cour en sable – le sable poussé par le vent sur le sol en pierre.

Alors c’est vrai que c’est beau d’avoir cette entrée propre chaque jour, mais quel sacerdoce ! Et ce qui nous choque le plus, je crois, c’est qu’elles ne fassent rien pour se faciliter la tâche.

 

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Et puis un jour Shree nous raconte :

« Il y a 4 voies majeures dans le yoga :

  • le Jnana Yoga, le yoga de la sagesse, basé sur l’écoute, la réflexion et la méditation;
  • le Raja Yoga, la voie royale, basé sur le contrôle du mental et des sens, à travers entre autres les postures et la respiration;
  • le Bakti Yoga, celui de la dévotion;
  • et le Karma Yoga, fondé sur l’action désintéressée.

Et ici on pratique principalement cette dernière voie.

Beaucoup de ces femmes sont arrivées à l’ashram parce qu’elles ont fui leur mari ou qu’elles ont été rejetées. Elles n’avaient plus de place dans la société et ici elles ont trouvé une famille. Elles ont un toit, mangent à leur faim et travaillent pour aider cette grande famille. Le matin quand elles balaient elles ne pensent pas à la quantité de sable qu’elles sont en train d’enlever ni à la méthode, elles méditent. Ce travail, utile à la communauté, est aussi important pour elles, c’est ainsi qu’elles développent leur spiritualité. Alors peu importe si elles pourraient le faire plus vite, moins souvent, elles ne cherchent pas les compliments pour un travail bien fait, ni même les remerciements. Elles font. »

 

Alors on a compris, la révolte intérieure s’est calmée. L’intérêt du karma yoga n’est pas le résultat mais le chemin.

Un concept tellement loin de notre culture basée sur l’atteinte d’objectifs, la performance, l’amélioration continue…

On ne sait pas si ces femmes sont heureuses, si elles rêvent d’une vie plus facile. Mais elles ont lâché prise. Et ça c’est terriblement difficile.

Lâcher prise c’est comme renoncer à ses émotions. Ne plus être énervés, amers, outrés, chouette alors. Mais ne plus avoir ces pics de joie, de soulagement, d’euphorie, dommage.

Lâcher prise, c’est comme avancer en ligne droite, mais nous on a envie de faire des détours, de se perdre, d’explorer.

On est encore loin de la paix intérieure visée par le yoga. On n’est pas sûrs d’ailleurs d’en éprouver le besoin parce qu’on ne se sent pas nécessairement en conflit.

Alors si cette semaine nous a paru particulièrement intéressante, en nous ouvrant les portes d’un univers nouveau de spiritualité, de vie saine pour le corps et l’esprit, elle nous a aussi certainement montrée qu’on n’était pas encore prêts à les franchir.

 

Om

 

201603 - Inde - 0651

 

 

 

 

 

 

 

 



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