L’heure du retour : quinze jours à bord du Rickmers Tokyo

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J’ai été construit en Chine.

Mon pavillon est celui des îles Marshall, et mon port d’attache est à Majuro, la capitale de ce pays.

J’opère pour une compagnie allemande, avec des officiers majoritairement Roumains, un autre officier Chinois, un équipage majoritairement Philippin et aujourd’hui des passagers français et américains.

Chaque année, j’effectue trois fois le tour de la Terre, d’Ouest en Est.

 

Je suis, je suis…

 

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… le Rickmers Tokyo !

 

Difficile de faire plus international que ce cargo. Un véritable tour du monde flottant !

Mais ce navire, c’est aussi un drôle de paradoxe. C’est un tour du monde à huis-clos, dans un espace fermé et restreint. Une bulle de laquelle il sera impossible de sortir, jusqu’à notre arrivée en France.

C’est la « grotte-mobile » dans laquelle on a décidé d’achever, tout en douceur, notre grand voyage autour du monde.

 

 

Bienvenue dans notre grotte-mobile

C’est une première rencontre forte en émotions : on découvre enfin le moyen de transport de notre retour. Le dernier de toute notre aventure, celui sur lequel on s’est projeté depuis plusieurs mois, depuis le jour lointain où on a décidé de rentrer en cargo.

 

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A notre arrivée au terminal Nord du port de Philadelphie, on le reconnaît tout de suite. Le Rickmers Tokyo est un navire géant de vert et d’acier, avec quatre grues et un bâtiment de couleur beige.

C’est un cargo dit « général » . C’est-à-dire qu’il peut transporter de tout et n’importe quoi. De l’acier, des rames de train, des yachts, des pièces spéciales hors gabarit, des pièces métalliques… Bref, tout ce qui ne se transporte pas dans un navire spécialisé, c’est-à-dire tout ce qui n’est pas container, automobile, produit pétrolier, minerai ou produit agricole en vrac…

 

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Une fois à bord, on est accueilli en premier lieu par Mircea, le 1er officier. Comme la plupart des officiers du navire, il est Roumain, et c’est lui qui nous mène jusqu’à notre cabine. La cabine 513, au 3ème étage du bâtiment principal.

On est agréablement surpris par son confort et son aménagement : il y a un grand lit double, un bureau avec une chaise, un hublot qui donne sur la poupe, un petit coin salon avec table basse, canapé d’angle et frigo, des rangements, une penderie (youhou !) et un petit cabinet de toilette. Tout ça juste pour nous : on a rarement eu autant de mobilier et d’espace rien que pour nous pendant tout notre voyage !

 

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Toutefois, le design, la décoration et le matériel nous paraissent un peu vieillots : notamment cette obsolète TV à tube cathodique branchée à un lecteur DVD, et cette poussiéreuse chaîne hi-fi Aiwa. On se croirait revenu dans les années 1990. Etrange pour un navire construit en 2003 !

Heureusement, on a pu réaménager tout cela à notre sauce un peu plus tard…

 

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Mais à peine le temps de déballer nos affaires que Mircea revient à notre porte. Il nous propose d’aller dîner.

Quoi ? Déjà ? Mais il n’est que 17h30 !

Ben oui, le dîner, c’est tous les soirs de 17h30 à 18h30. Il va falloir s’habituer à ce rythme !

 

 

Au mess

Direction le 1er étage. C’est là que l’on trouve les différentes salles à manger (mess), la cuisine, ainsi que quelques chambres et locaux de stockage.

On y fait la rencontre de James, le « messman » . Un Philippin bien sûr.

Le messman, c’est un peu l’intendant du navire. Hormis le service des repas, il aide à la cuisine, s’occupe du nettoyage, des poubelles, du rangement, de la distribution des consommables de base et du petit magasin de bord (alcool, tabac, biscuits, produits d’hygiène…)

Une activité très chargée et ininterrompue, tous les jours de tôt le matin à l’après-dîner.

 

 

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Dès notre arrivée, James nous attribue notre place à table. On devra garder la même pendant tout la durée de notre séjour à bord.

Comme un clin d’œil, je suis assis à côté de Ioan, l’ingénieur électricien. A notre table, on aura également la présence de Julia et Laura, deux passagères américaines. La sixième place de notre table ronde est réservée à un invité éventuel de passage, lors des escales portuaires.

 

A l’autre table ronde du mess des officiers, on trouve le capitaine, le chef ingénieur, son second Claudiu, le 1er officier Mircea que l’on a déjà rencontré, et un couple de passagers américains, Sandra et John.

Hormis les passagers, tout ce petit monde est Roumain.

 

 

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Quant au reste de l’équipage, c’est-à-dire tous les Philippins et le troisième officier Chinois, il prend ses repas dans une autre salle, le mess de l’équipage. Et pour le personnel d’astreinte, il y a encore une petite salle à manger juste à côté.

 

A chaque repas, le chef cuisiner Fil, surnommé plus volontiers Cookie, concocte deux types de plats. Pour le mess des officiers, c’est-à-dire les Roumains et les passagers, il prépare de la nourriture d’inspiration européenne, servie à l’assiette. Et pour les autres, de la nourriture philippine servie dans de grands plats, avec un rice cooker qui ne désemplit jamais

Enfin, en théorie, nous on est libre de choisir celle que l’on veut. Alors même si on n’a pas gardé que des supers souvenirs de la cuisine philippine, on reste curieux et joueurs et on se laisserait bien tenter par un peu d’exotisme de temps à autre. Et ce malgré l’avertissement formel de Ioan : « si vous voulez vous risquer à la nourriture philippine, c’est votre problème… Mais moi, je n’aime pas du tout ! »

 

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Petit tour du propriétaire

Après ce dîner précoce, un petit morceau de poulet mariné avec quelques frites, et pas de dessert, Ioan nous propose une brève visite du bâtiment principal. On y découvre donc :

  • une piscine vide sur le pont du 2ème étage, que l’on peut demander à remplir avec de l’eau de mer si on en a envie à l’occasion
  • une laverie gratuite et en libre accès à notre étage
  • un petit salon avec plein de livres, quelques jeux et des puzzles au 4ème
  • une salle avec un bar vide et quelques appareils de fitness au 5ème. C’est aussi à ce niveau que l’on peut sortir à tout moment pour prendre l’air et contempler la mer.
  • Au-dessus, c’est le « bridge » , le pont de commandement, auquel nous n’avons pas accès lorsque le navire est à l’ancre.

 

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Du pont du cinquième étage, en regardant vers Philadelphie, Ioan nous donne aussi quelques tuyaux pour profiter une dernière fois des environs, à deux jours du grand départ. Des conseils qui semblent toutefois animés d’une pointe d’amertume. Car ici, à Philadelphie, lui et tous ses collègues n’ont même pas le droit de sortir du cargo !

 

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Tous sont pourtant bien en possession d’un visa leur permettant de travailler au chargement et déchargement des cargaisons dans tous les ports américains. Mais pour pouvoir s’aventurer en dehors des zones portuaires, ils doivent en outre présenter une autorisation de circulation.

Cette autorisation, seulement valable 29 jours, leur a été délivrée par les autorités américaines lors de leur premier accostage aux USA, à Los Angeles. 17 jours plus tard, ils sont arrivés à Houston après avoir franchi le canal de Panama. Et trois ports plus tard, leur autorisation a expiré.

Résultat, pour leurs quatre dernières escales américaines, ils ne sont pas autorisés à quitter le navire.

 

C’est donc seul qu’on a profité des attractions du quartier des marins

 

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Le quartier du terminal maritime de Philadelphie

Situé au Nord de la ville le long de la rivière Delaware, c’est un quartier qui change grandement de ceux qu’on a visités jusqu’à présent. Délabré, un peu sale, très industriel, il ne présente vraiment pas un grand intérêt, à moins d’avoir passé les dernières semaines cloîtré sur un cargo peut-être…

 

A une vingtaine de minutes de marche – car il n’y a pas de bus qui passe à proximité du terminal maritime – on trouve néanmoins une grande zone commerciale, avec son lot de fast food, de restaurants, de supermarchés, de « liquor stores » et de grandes chaînes de magasins.

Et puis, surtout, il y a le Castor Club, la boîte de nuit évoquée par Ioan. Le club de ceux qui tapent la queue par terre ou de ceux qui ont la queue plate ? Eh bien, ni l’un ni l’autre !

Son nom lui vient tout simplement de sa position stratégique sur Castor Avenue, un coin charmant juste à côté de la cimenterie et en face du dépôt gazier.

 

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Le Castor Club est aussi accolé au Penthouse Club, une boîte de strip-tease où l’on peut venir découvrir, chaque mois, le nouveau « Pet of the Month »…

 

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Bref, un quartier qui fait rêver.

 

 

C’est parti !

Mercredi 3 août, 18 heures, le Rickmers Tokyo commence enfin à bouger. Un petit remorqueur est en train de nous extraire hors de notre place de parking et de nous aider à faire demi-tour dans le fleuve Delaware.

 

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Un navigateur local est monté sur le pont de commandement pour nous guider jusqu’à la pleine mer, où nous arriverons huit heures plus tard.

 

Lentement, très lentement, on voit défiler les souvenirs de notre séjour à Philadelphie : le Ben Franklin Bridge – ce joli pont suspendu bleu qui rejoint Philadelphie au New Jersey, Market Street et le City Hall, ce petit quai aménagé où on s’était posé 10 jours plus tôt avec Laurent, cet immeuble en forme de bateau de croisière qui nous avait surpris à notre arrivée et puis le stade de base-ball, théâtre de notre dernière soirée sur le continent américain…

 

 

On admire aussi la « Skyline » de Philly au soleil couchant, puis, en passant à hauteur de l’aéroport, le ballet des avions. C’est l’impressionnant trafic aérien du Nord-Est des Etats-Unis. Ça vient de l’Ouest, ça vient d’en face, ça part dans notre dos… Bref, ça n’arrête pas !

 

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Tout doucement, le jour s’éteint sur la rivière Delaware, et avec lui les dernières images de la dernière étape terrestre de notre voyage.

Enfin, pas tout à fait…

 

 

Morehead City

Après Philadelphie, le Rickmers Tokyo doit faire une dernière escale sur le continent Nord-Américain.

Un arrêt express de quelques heures à Morehead City, en Caroline du Nord, pour charger quatre grosses pièces d’avion à destination de Montoir-de-Bretagne et son usine locale d’Airbus Industrie.

 

De jolis bébés qui donnent lieu à un épatant ballet de grues entre le dock et le cargo. Une danse très lente mais extrêmement précise et synchronisée. Deux des grues du navire travaillent de concert pour emmener ces énormes pièces depuis un camion situé sur le quai jusqu’à les déposer délicatement dans les cales du cargo. Une opération impressionnante, minutieusement étudiée, préparée et exécutée. Et achevée au bout de 4 heures.

 

 

 

Chose étonnante, on ne transporte d’un bout à l’autre de l’Atlantique rien de plus que ces quatre pièces. Et malgré leur volume, il reste encore beaucoup d’espace vide dans les cales du cargo.

Et puis surtout, ces pièces sont plutôt légères. La cargaison globale est très faible et donc le niveau de flottaison du navire très haut. Alors, malgré ses quelques 25 000 tonnes, on nous avertit qu’il va comme voler sur l’eau !

 

 

Doit-on s’en inquiéter au moment de nous lancer, pour de bon cette fois, sur les flots de l’Atlantique Nord ?

 

 

Onze jours et quelques de traversée

C’était la grande question du voyage en cargo, notamment pour Sandrine. Comment allait être la mer ? Comment allait se comporter le cargo au milieu de l’océan ? Allait-elle être malade ?

 

Eh bien, pendant la onzaine de jours de traversée, on peut dire qu’on a eu beaucoup de chance. Pas un seul instant de mauvaise mer, peut-être une petite heure de pluie en cumulé sur toute la durée du trajet. Et aucune secousse importante. Juste un doux et lent bercement qui s’est même estompé les derniers jours.

 

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Dans ces conditions, on a bien pu profiter de chacune de nos journées à bord. Des journées qui se suivent et se ressemblent, passées entre notre cabine, où l’on dort, lit, écrit, travaille, prend l’apéro, regarde un film… et le pont de commandement, où l’on prend plaisir à discuter avec les officiers, à mesurer notre avancement sur les cartes, à observer le calme plat de l’océan ou la profondeur du ciel nocturne, à croiser parfois un autre bateau au loin et à apercevoir de temps à autre des oiseaux marins, des dauphins et même des baleines !

 

 

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Bref, des journées jamais ennuyeuses et toujours bien remplies. Surtout quand, un jour sur deux, les horloges sont avancées d’une heure. Mais aussi des journées très rythmées par les horaires réguliers, et précoces, des repas.

De 7h30 à 8h30 : petit déjeuner

De 11h30 à 12h30 : déjeuner

De 17h30 à 18h30 : dîner

 

 

Le temps des repas

C’est vrai qu’on y a passé pas mal de temps, au mess.

 

Mais pas vraiment pour le plaisir du repas. Quoique d’une qualité largement correcte, on mangeait quand même, pour ainsi dire, toujours la même chose.

Le matin : une assiette avec de l’œuf, une tranche de pain, une de fromage, une de charcuterie et une rondelle de tomate. Toujours les mêmes ingrédients, mais combinés et cuisinés de manières différentes.

 

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Le midi : une soupe avec de la viande et un féculent, puis un plat de viande avec un féculent et quelques légumes, et un fruit en dessert.

 

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Le soir : une autre viande avec un autre féculent, mais pas toujours de légume et jamais de dessert.

 

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Bref, rien de très amusant.

Ce qui nous a incité à manger quelques fois philippin, sans beaucoup plus de variété, toutefois.

Ainsi, à chaque repas, le riz remplace invariablement le pain, les pâtes ou les patates. La soupe du déjeuner ne comprend pas de viande, et on a un peu plus souvent droit à du poisson que pour la nourriture « européenne ». C’est tout.

 

On n’y a pas passé non plus tout ce temps pour interagir avec les officiers. Très souvent bien pris dans leurs tâches quotidiennes, ils expédient rapidement leurs repas.

Les autres passagers, en revanche, ont tout leur temps. Comme nous.

Alors le mess, c’était le lieu et le moment idéaux pour se retrouver, échanger et discuter davantage ensemble.

 

 

Laura, Julia, Sandra et John

Ils sont tous américains et sont nos 4 compagnons de traversée. Nous formons avec eux le groupe des passagers, la « cargaison qui se plaint » , comme l’appelle le capitaine. Il faut dire que pour lui, nous sommes le cadet de ses soucis. Dans la hiérarchie de ses priorités, on est même les avant derniers : juste au-dessus de la cargaison matérielle, mais bien en-dessous de tout le reste : le navire d’abord, et l’équipage des travailleurs ensuite.

 

Mais qui donc voyage sur un cargo ?

 

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Sandra et John ont embarqué à Houston, 3 semaines avant nous et les deux autres filles. John a travaillé d’abord comme marin, puis dans les ports, notamment comme fournisseur pour Rickmers, la compagnie qui affrète notre cargo. Aujourd’hui retraité, il a été invité par celle-ci à profiter d’un voyage à bord du Rickmers Tokyo avec son épouse Sandra. Ils comptent débarquer à Hambourg avant d’aller voyager dans leur Ecosse natale, celle qu’ils ont quittée pour les Etats-Unis il y a quarante ans.

Sur le cargo, ils occupent la cabine du « propriétaire », la plus luxueuse et spacieuse du navire. Cela leur octroie un statut un peu privilégie, et c’est ainsi qu’ils ont été placés à la même la table que le capitaine. Pour John qui n’a plus voyagé sur un cargo depuis quelques décennies, c’est un très beau cadeau, dont il se délecte à chaque instant. Pour sa femme, 6 semaines à bord, « c’est beau mais un peu long. »

 

Laura et Julia ont embarqué comme nous à Philadelphie. Toutes deux prévoient de débarquer à Montoir-de-Bretagne.

Laura n’avait jamais voyagé en dehors du continent Nord-Américain, car pour des raisons de santé, elle ne peut pas prendre l’avion. Mais invitée au mariage d’un couple d’amis en Ecosse, elle a décidé d’en profiter pour voir autre chose. Et dans sa situation, le cargo s’avère le meilleur moyen de transport.

Malheureusement, son mariage était prévu le 12 août, et on n’est arrivé en France que le 17, du fait des aléas sur les dates de voyage…

Mais qu’importe, ce qui compte surtout pour elle, c’est de saisir enfin cette opportunité de visiter l’Europe et d’aller voir ses amis en Ecosse, mariage ou pas.

 

Quant à Julia, c’est sa deuxième expérience à bord d’un cargo. La première fois, c’était pour une traversée du Pacifique jusqu’en Thaïlande, il y a 12 ans. Une chose encore plus inhabituelle à cette époque qu’aujourd’hui.

Cette fois, elle souhaite juste revivre une expérience similaire, un mode de voyage complètement à part pour traverser l’Atlantique. Et si elle a assez de temps, elle compte voyager un peu en Europe avant de rentrer en avion, pour retravailler. Elle est professeur d’université et doit être revenue avant la fin du mois, alors pour elle, le temps presse !

 

Néanmoins, même si elle ne doit passer que quelques jours en France, elle s’est mise en tête d’apprendre le français.

Alors pendant 10 jours, après le déjeuner et après le dîner, on a donc joué les professeurs de Français avec elle et écouté ses phrases loufoques, qui parlent de baleines, de salade, de trains et de bateaux. Un mot systématiquement prononcé bat’hou, en éternuant bien…

On a aussi redécouvert les multiples difficultés de notre langue (prononciation, nombres, conjugaisons, notre million d’exceptions qui confirment l’absence de règles…), s’est posé de nombreuses questions grammaticales et linguistiques et remarqué quelques différences importantes entre le français du Jura et celui du Nord.

Oui, enseigner le français à des Américains, ça ne s’improvise pas !

 

 

Drill & Grill

Le samedi, c’est le jour de l’exercice hebdomadaire de sécurité. Le drill. Un exercice apparemment rébarbatif pour Ioan, l’électricien, qui nous en a parlé dès notre premier jour avec une profonde exaspération.

L’idée est la suivante : à une heure précise connue de tous, tout le monde (équipage et passagers) doit se retrouver au point de rassemblement sur le pont arrière du 1er étage, avec casque sur la tête, gilet de sauvetage sur le dos et combinaison de survie à la main. Seul le capitaine reste sur le pont de commandement et le chef ingénieur en salle des machines.

 

Le matin, on nous avait donc bien prévenus : aujourd’hui, à 10h30, c’est le drill. Soyez prêts et n’oubliez pas !

En bons élèves, à 10h25, on a donc stoppé nos activités et attendu dans notre cabine que l’alarme sonne. Puis on a enfilé nos gilets, notre casque et pris notre combinaison avant de rejoindre le point de rassemblement.

Tout le monde était déjà là, prêt et aligné ! Et inquiet de nous voir arriver si tard :

« – On se demandait ce que vous faisiez, vous avez oublié le drill ou quoi ?

 – Non, non. Au contraire, on était prêt. On a juste attendu le signal pour nous équiper et descendre.

 – Ah bon, nous on était là avant. Tout le monde était ici dès 10h20 ! Et au fait, savez-vous où est Julia ?

 – Euh… non, on ne l’a pas vue… »

 

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Il faut dire que Julia, elle est un peu dans son monde. Et comme elle n’était pas là au petit déj, elle pensait encore que l’exercice serait plus tard. Elle a donc débarqué en catastrophe alors que nus rompions les rangs, perdue mais avec son gilet, son casque… et ses tongs !

 

Une fois ce petit monde réuni, le rituel du drill se poursuit deux étages plus haut, à hauteur du bateau de survie. Ceux qui le veulent peuvent monter à bord de cette petite coque de plastique, spartiate mais robuste, où tout le monde est censé s’entasser si par malheur, un jour, il fallait abandonner le navire !

 

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Après cela, les passagers sont renvoyés à leurs occupations pendant que l’équipage continue de s’exercer à d’autres situations d’urgence, ce qui ne semble guère les enthousiasmer.

Il faut dire que faire ces répétitions générales, toutes les semaines, pendant 4, 8 ou 9 mois, ça doit effectivement vite devenir barbant.

 

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Mais heureusement, en ce samedi, une autre activité bien plus joyeuse est prévue pour après. Ce soir, c’est grill party !

 

 

Grill de bienvenue et fête d’anniversaire

Pour notre premier samedi à bord, on célèbre les quarante ans de Romel, le 3ème ingénieur. Un Philippin.

Mais surtout, on fête la fin des opérations aux Etats-Unis. Un grand soulagement, tant ce pays est compliqué à vivre pour tout le monde.

Et enfin, c’est l’occasion pour tout l’équipage de nous souhaiter la bienvenue à bord du navire.

Alors, là-même où l’on s’était rassemblé un peu plus tôt dans la journée pour le drill, on a sorti le grill, les guirlandes d’ampoules colorées, des bâches, des tables, des chaises, des bancs, un buffet, des bières, du vin et la télé avec l’appareil de karaoké !

 

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Des soirées comme ça, offertes par le capitaine mais mises en place par l’équipage, il y en a environ une fois par mois. Généralement à la fin de chaque continent, quand vient le moment de revenir en haute mer.

Chacun prépare alors un petit quelque chose de chez lui. Pour les Roumains, ce sont des saucisses et du saucisson fumés – absolument délicieux – de la salade de chou et de pomme de terre, des fromages, des viandes marinées cuites sur le grill…

Pour les Philippins, du riz amélioré avec une petite sauce typique, du kinilaw (marinade de poisson cru), du sinigang (soupe au tamarin), de la viande, des crevettes et des poissons marinés et cuits au grill, mais différemment des Roumains…

 

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Puis vers 17 heures, tout est prêt et les festivités démarrent.

D’un côté les Roumains, de l’autre les Philippins, chacun se régalant des mets de chez lui. Ce clivage nous surprend vraiment.

Nous, de notre côté, profitons de tous ces différents plats, aussi bons les uns que les autres.

 

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Chacun à sa table, les cubis de vin se vident et les bières défilent. On échange, on rit, on fait connaissance avec tous ces membres de l’équipage que nous avions à peine vus jusqu’à présent. On parle des difficiles conditions de cette vie de marin, ces 8 ou 9 mois que tous les Philippins, quel que soit leur rang, passent en continu à bord du navire avant d’enfin pouvoir revoir leur femme, leurs enfants, leur maison.

Pour les Roumains, c’est la même chose, mais avec une durée de 4 mois environ, quel que soit leur rang. Etrange disparité contractuelle.

 

Tous paraissent néanmoins heureux d’avoir des passagers à bord et de pouvoir discuter avec eux, savoir qui ils sont, ce qui les a menés sur leur navire.

De notre côté, on évoque nos souvenirs de Roumanie et des Philippines avec eux.

 

Petit à petit, la soirée se dépeuple. Il ne reste bientôt plus que quelques Philippins, entraînés par les deux joyeux lurons que sont Clyde et Rico et leur insatiable soif de vin, de karaoké, de danse et de fête.

Pour ces derniers, la nuit sera courte, mais ils auront pleinement profité d’un de ces rares moments de détente que leur octroie leur vie de marin.

 

 

 

Un dimanche dans la salle des machines

Le lendemain, nous profitons de la journée de repos dominical pour visiter les entrailles de la bête : la salle des machines !

Grâce à Ioan, l’électricien – décidément un chic type, on a la possibilité de descendre dans les bas niveaux du bâtiment principal, le quartier des ingénieurs et des techniciens moteur.

 

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Il nous présente avec beaucoup de passion son terrain de jeu quotidien : toutes les machines et les générateurs nécessaires à la bonne marche du navire. Mais aussi les ateliers, car en cas de panne ou de casse on doit être capable de tout réparer et de tout recréer à bord du navire, les pièces de rechange, les installations pour le froid, le chaud, la désalinisation, la climatisation, la salle de contrôle et son lien avec le pont de commandement…

Un système assez complexe mais vraiment passionnant. Mais aussi un univers chaud et bruyant ! Il y fait bien entre 40 et 50°C en permanence, et on ne s’y entend pas du tout parler. Quand on pense qu’ils passent tout leur temps là-dedans, pendant plusieurs mois…

 

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On est surtout surpris de la propreté et de la clarté des lieux. On s’attendait à devoir se faufiler entre les machines, dans le cambouis et à ne pas y voir grand-chose, mais que nenni ! Toutes les pièces sont rangées, ordonnées, propres, repeintes. Il ne traîne pas d’outils, on ne voit pas de traces de fuel ni de gasoil. Vraiment impeccable.

 

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Quant au moteur du navire, il impressionne vraiment. Un mastodonte qui s’élève sur une hauteur de 3 étages et long de plusieurs mètres, prolongé par un arbre moteur qui fait tourner une grosse hélice dans l’eau. Un énorme engin que ces ingénieurs et techniciens connaissent par cœur, sous toutes ses soudures, et passent leur journée à bichonner.

 

 

Pour que la visite soit complète, Ioan nous emmène aussi à la proue du navire, ordinairement inaccessible en semaine. Une vision différente s’offre alors à nous, et on découvre le plaisir d’observer la quille du cargo fendre l’eau « à toute allure » . C’est là aussi que, souvent, viennent jouer les dauphins. Mais on n’en verra pas cette fois là.

 

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Comme un weekend aux Philippines

Notre deuxième et dernier weekend à bord du Rickmers Tokyo arrive déjà.

Toute la semaine durant, même en pleine mer, chacun a dû s’employer au travail : repeindre, ranger, nettoyer, organiser, piloter, veiller, planifier… Il y a toujours du boulot, pour tout le monde !

 

 

Alors une fois le weekend arrivé, grill du capitaine ou non, c’est toujours l’occasion de s’amuser et de prendre un peu de bon temps. Sauf aux Etats-Unis où, apparemment, les matelots n’ont pas le droit non plus de faire la fête sur leur bateau…

Mais là, dans l’Atlantique, pas de problème !

 

Le vendredi soir, ça commence par un ping pong, arrosé de vin blanc, entre les passagers et quelques membres d’équipage : Marian le charpentier Roumain et les « toujours dans les bons coups » Clyde et Rico. Du tennis de table sur un cargo, en voilà une bonne idée. Mais heureusement que ça ne bougeait pas trop ce soir-là !

 

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Le samedi, après l’hebdomadaire « drill » , c’est une nouvelle petite soirée qui s’organise. Cette fois dans le mess de l’équipage, et de manière plus informelle.

Ce soir-là, on fête le départ prochain de 5 personnes en Europe, à Anvers et Hambourg : Ioan l’électricien, Marian le charpentier, Rico le fêtard au rire contagieux et deux autres de ses collègues.

5 autres personnes viendront les remplacer, poste pour poste. Mais pour les Philippins, le départ de Rico est un coup dur. Il formait une sacrée paire d’animateurs de soirée avec Clyde !

 

Tous les ingrédients d’un samedi soir aux Philippines sont encore réunis : videoké toujours à fond, bières et vins, poisson grillé et kinilaw spécialement préparés par chef Fil, danses, chants et rires jusque tard dans la nuit…

Et comme le samedi précédent, Clyde a fait sa petite irruption au milieu de la soirée, en string, pour le plus grand plaisir de ses collègues.

Et comme le samedi précédent, encore une fois très peu de Roumains présents à la soirée : juste Marian, probablement attiré là par la seule présence de Julia…

 

 

Ce clivage est vraiment frappant. Dans cet univers clos et restreint, Philippins et Roumains parviennent vraiment à vivre de façon communautaire : ils ne mangent pas la même nourriture, pas dans la même pièce, discutent peu ensemble en dehors du travail, ne font pas la fête ensemble, n’ont pas les mêmes contrats…

On se dit alors que celui pour qui cette vie doit vraiment être la plus pénible, c’est peut-être… Huzi, l’officier Chinois !

 

Le dimanche midi, pour le déjeuner, on décide de transgresser les règles : on vient manger dans le mess de l’équipage, avec les autres Philippins. Et on est de suite replongés dans l’ambiance du pays, car en plus du riz blanc, de la soupe et de la sauce soja, les marins sont tous tournés vers… les combats de coq !

Mais pas en vrai, juste à la télé. Car sur leurs disques durs, ils ont tout un stock de vidéos de tournois de combats de coq. Bon, au moins comme ça, en vidéo, c’est plus facile pour les paris !

 

 

Terre à bâbord !

Deux jours et autant de puzzles plus tard, nous y voilà : les côtes françaises sont en vue. Plus précisément la côte Sud de Belle-Île, à bâbord.

La veille, on était déjà surpris d’entendre des gens parler français dans la radio VHF, et d’apercevoir encore baleines et dauphins. Il y en aurait donc à une centaine de kilomètres des côtes bretonnes !

 

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En avançant un peu plus loin en direction de l’Est, on constate qu’une étrange couche opaque jaune-marron semble s’être intercalée entre le ciel et l’horizon. Pollution, littoral ? Le mystère reste entier. Toujours est-il qu’on va en plein dedans. Ça commence à sentir l’arrivée !

 

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Le Rickmers Tokyo finit par se stationner à quelques miles de l’embouchure de la Loire, en attendant le navigateur local qui nous mènera jusqu’au port de Montoir-de-Bretagne.

La nuit tombe et on commence à apercevoir l’éclairage du littoral. Notre téléphone capte un signal français, on appelle nos familles, on les prévient de notre arrivée imminente. L’excitation monte !

 

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Puis en pleine nuit, une fois le navigateur à bord, nous nous avançons en direction de la Loire. On est ébloui par les lumières du chantier d’un paquebot géant dans les chantiers de Saint-Nazaire, puis passons sous celles du pont de Saint-Nazaire.

Le navire manœuvre pour faire demi-tour puis s’arrime le long des quais de Montoir, prêt à décharger ses pièces d’avion pour Airbus au petit matin.

 

 

Mais pour nous, cette nuit-là est loin d’être comme les autres.

C’est notre ultime nuit sur le Rickmers Tokyo, la dernière de tout notre voyage, et on trouve péniblement le sommeil. Comme deux ans, un mois et dix jours auparavant, lors de notre dernière nuit en France avant de partir.

 

Demain matin commencera le premier jour du reste de notre vie.

 

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